Et voici la suite de ce top de l'année 2012 ! Rappellons que le début et les explications sont ici.

 

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Frances #3, de Joanna Hellgren, Cambourakis, 22,40 €.

Est-il de besoin de l'expliquer ? Joanna Hellgren a la grâce. Oui il y a du Goblet et du Feuchtenberger dans son trait mais il faut plus y chercher une communauté de références qu'une influence. Avec Frances elle a tissé une trilogie familiale et sociale d'une implacable beauté. Portant des sujets aussi lourds que la mort d'un père, l'adoption, la sénilité, le regard de la société sur un couple lesbien, elle réussit à sortir de toute pesanteur. Bien sûr ce n'est pas léger, mais jamais lourd. Il est à noter que la construction, très fluide, se laisse parfois aller à des illustrations pleine page qui apparaissent comme autant de clichés d'instants et de respiration. Graphiquement brillant, grâce à une utilisation subtile du crayon de bois (on voit rarement d'aussi beaux niveau de gris), mais ne bloquant jamais le lecteur dans le fil de l'histoire malgré la virtuosité, la conclusion de Frances est à la fois glaçante et somptueuse.

 

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La Grippe coloniale #2 : Cyclone la peste, de Serge Huo-Chao-Si et Appollo, Vent d'Ouest, 13,90 €.

Avec son premier tome paru en 2003, la suite de La Grippe coloniale faisait effet de serpent de mer. Le premier tome avait séduit grâce à un subtil mélange de références historiques (l'après guerre à la Réunion, lieu cosmopolite par excellence et pourtant encore empli de préjugés raciaux), d'histoires d'amour impossibles (une belle noble et un soldat noir), et l'arrivée d'un violent élément extérieur menaçant la petite société. Face au mal venu de loin, chacun tente de sauver sa peau, son histoire, tout en voyant des groupes se former ici ou là. Ne vivent pas forcément les meilleurs ou les plus forts, mais ceux qui ont de la chance. Le tome 1 nous laissait en plein suspense, et Appollo conclut parfaitement son diptyque. Le dessin d'Huo-Chao-Si, légèrement caricatural, brille dans la vie qu'il impulse aux personnages principaux, les habitant réellement. Il n'est pas exempt de défaut mais le souffle incroyable du scénario est porté et c'est ce qui compte. Difficile de se dire qu'après tant d'attente une suite puisse ne pas décevoir. Et pourtant...

 

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La Jeunesse d’Alan, d’Emmanuel Guibert, L’Association, 19 €.

Comme Blast, La Jeunesse d’Alan est un incontournable. Tout le monde en a parlé, presque trop, à tel point que j’ai failli ne pas le mettre dans le top. Mais cela aurai été injuste car si ce livre est en dessous de La Guerre d’Alan, il reste un des meilleurs albums de l’année.

Il l’est avant tout par le dessin de Guibert, par sa virtuosité évidente qui happe et ne peut que saisir. Là où la narration se révèle assez décevante (le tout est très illustratif) Guibert, par sa grande aisance et son travail graphique unique, arrive à insuffler ce qu’il faut aux illustrations pour leur donner un intérêt au delà du texte, pour les faire vivre. Les États-Unis des années 20 prennent forme, se donnent en même temps qu’Alan que l’on retrouve avec émotion, comme un vieux compagnon. Guibert est un des rares auteurs à pouvoir m’émouvoir seulement avec un paysage. Même quand il se laisse aller à certaines facilités il brille, se détache et flotte clairement au-dessus du lot. Il s’avère donc nécessaire de juger ma légère déception de lecture à l’aune d’attentes plus élevées que pour n’importe quel autre auteur de cette liste. Il ne s’agit pas du meilleur Guibert, mais d’un Guibert, ce qui suffit quasiment à le placer dans les meilleurs livres de l’année.

 

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Jim Curious – Voyage au cœur de l'océan, de Mathias Picard, 2024, 19 €.

Un livre en 3D ? Est-ce l'idée de suivre cette foutue mode qui a envahit les cinémas avec une 3D intéressante sur 100 films ? Si ce livre figure dans cette liste vous vous doutez que le réponse est non. Il y a plutôt là un hommage aux premières expérimentations de la 3D, les décalages de couleurs créant le volume grâce aux lunettes à filtres colorés, le côté troublant mais amusant qui a pris tout enfant découvrant ce système par un biais ou l’autre (dans mon cas un I spécial 3D à la fin des années 90...). Jim Curious n’a pas d’histoire proprement dite, même si le livre s’achève sur une pirouette humoristique concluant habilement le tout. Il s’agit avant tout d’un prétexte à un voyage dans les fonds marins, superbe et intrigant environnement que le jeu sur les volumes magnifie.

Le dessin de Picard est somptueux, bien loin du côté trop Sfaresque de Jeannine. L’auteur a ici pris un plaisir manifeste à se balader dans un décor qu’il façonnait au fur et à mesure, imaginant ici une cachette, ici un de ces monstrueux poissons, le tout s’emboîtant dans un relief à venir.

Est-ce une bande dessinée, un livre pour enfants ou un voyage vers les endroits les plus inaccessibles et fascinants de notre Terre ? C’est aux frontières, c’est un peu tout à la fois, c’est avant tout un très beau livre à voir et à comprendre.

 

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Kamui Den #4, de Sanpei Shirato, Kana, 29 €.

J'ai hésité à mettre Kamui Den dans cette liste. Pas pour le titre en lui-même, cette série majeure de l'histoire du manga est un grand moment de lecture, mais parce qu'elle me semble bien mal éditée : un gros pavé sympathique mais difficile à lire (1200 pages par volume) et quasiment aucun appareil critique. À croire que l’éditeur Kana ne se rend pas compte de ce qu'il a entre les mains. Il reste qu'aujourd'hui c'est la seule façon pour le non-japonisant de lire Kamui Den, il aurai donc été injuste de l'écarter. Kamui Den c'est une épopée féodale, c'est l'histoire de la lutte des classes dans un Japon nettement moins agréable que la vision du samouraï généralement véhiculée. Toute l'histoire repose sur le combat incessant de certaines castes – les parias, les paysans – pour obtenir une plus juste répartition des richesses. Cela passe par des alliances, par l'instruction, par des révoltes...

Récit fondateur du manga moderne, Kamui Den est profondément réaliste et donc peu optimiste. Après des pages et de pages de luttes, de révoltes, de massacres, Kamui Den se conclut dans le sang. Mais si les prolétaires ont perdu, leur union a fait trembler les puissants et le pouvoir vacille. Dans l'ombre il change de main, et passe des seigneurs aux marchands, un nouvel ordre naît, pas forcément plus bienveillant. Tenant cette incroyable longueur de bout en bout Shirato, malgré des textes parfois pesants, réussit à nous faire suivre des dizaines de destins en parallèle. Sans savoir parfois quels liens ils ont entre eux ils finissent par tous jouer un rôle dans la même pièce.

 

kono

Konoshiko, de Luc Giard et Jean-Marie Apostolidès, Les Impressions nouvelles, 19 €.

Ce fascinant ovni, né de la rencontre d'un essayiste célèbre et d'un des plus importants dessinateurs de bande dessinée québécois, raconte le parcours d'un paquet de dessins réalisés par Raymond Girouard à l'asile d'aliénés. Ces dessins portent l'histoire de Konoshiko, pauvre agriculteur en proie aux fantômes. Il n'y a pas de textes, et les dessins nécessitent qu'un narrateur les explique pour prendre sens. Passant de mains en mains, chaque possesseur va proposer une histoire et une interprétation totalement différentes, donnant au travail brut de l'artiste une dimension à chaque fois autre.

Le principe de base est un peu trahi puisque ce ne sont jamais les mêmes dessins qui sont présentés au lecteur, même s'ils reprennent le même thème : on peut supposer que l'ensemble vient d'un tas où chaque possesseur fait son marché... Mais au delà de ce détail – bien peu important, il n'est jamais laissé entendre qu'il s'agirait d'une histoire vraie et on se fiche d'une crédibilité jamais totalement recherchée – le livre est phénoménal. Le dessin de Luc Giard se marrie à merveille à la prose riche, parfois un peu trop encline aux citations, d'Apostodilès pour créer un roman graphique à la forme désuète (le texte est sous les cases) mais résolument moderne.

Atypique, Konoshiko est un ouvrage qui peu laisser sceptique au premier abord. Mais il faut impérativement s'y plonger pour éviter de passer à côté d'un des livres de l'année. Au passage, on peut noter que le livre en lui-même est très beau et que les éditions Colosse on publié Luc Giard et ses fantômes, superbe petit ouvrage explorant le travail du dessinateur et les origines et faux-départs de Konoshiko, un projet qui vient de loin.

 

krazy

Krazy Kat #1 : 1924-1929, de Georges Herriman, Les Rêveurs, 35 €.

L’imposante réédition des Rêveurs vient combler un vide dénoncé depuis longtemps. Personne, depuis Futuropolis, n’osait s’attaquer à la traduction de ce monument de la bande dessinée au langage complexe. Quitte à s’y attaquer, autant ne pas faire les choses à moitié et c’est un album très grand format à la reproduction de planches impeccable (reprenant le matériel Fantagraphic) et à la maquette sobre et distinguée qui est proposé aux lecteurs. La somme demandé est conséquente en soi, mais finalement plus que raisonnable eu égard à la qualité de fabrication de l’objet.

Au delà de la forme et de l’importance historique, Krazy Kat résiste-t-il à une lecture contemporaine ? Oui et plus que oui ! Le dessin n’a rien perdu de sa modernité, alliant un trait un peu tremblant à des décors changeants, préfigurant le surréalisme graphique et l’univers de Mandryka, quant aux scénarios... Tout le monde connaît la trame : Kat est amoureux de la souris Ignatz, qui passe son temps à lui jeter des briques sur la tête. Kat l’interprète comme un signe d’amour, le policier Pupp cherche à empêcher Ignatz de nuire en le jetant en prison et tout va bien dans le monde de Coconino. Empli de poésie langagière (dans son intéressante préface Marc Voline justifie sa traduction), rempli d’inventivité formelle et de nonsense Krazy Kat faisait partie de ces chefs-d’œuvres inaccessibles aux non-anglophones. L’erreur est réparée, il faut maintenant espérer que Les Rêveurs mettront le même soin dans chacun des futurs volumes et que chaque amateur pourra bientôt avoir l’intégrale de Krazy Kat chez lui.

 

metamor

Une métamorphose iranienne, de Mana Neyestani. Çà et là, 19 €.

Tout commence par un simple cafard, un petit cafard que Mana Neyestani dessine un jour, dans une rubrique pour enfants, sans penser que, par ce dessin innocent, il allait voir sa vie bouleversée. Mal interprété, diffusé avec un faux texte, son dessin servira à attiser la haine des Turcs iraniens et ira jusqu’à provoquer des émeutes réprimées sévèrement. Neyestani, lui, est vu comme un fauteur de troubles et jeté dans les geôles de la prison d’Evin. D’où la métamorphose du titre, qui fait passer l’auteur d’un état d’homme relativement heureux, malgré le lourd climat de la dictature, à celui de paria condamné, spolié, et contraint à la fuite. De fait, si le clin d’oeil à La Métamorphose de Kafka est affirmé, c’est plutôt avec Le Procès qu’il faudrait établir un parallèle. Les deux livres montrent la même absurdité : celle de l’innocent en cellule qui doit répondre d’actes inconnus, celle des jugements abscons et d’une justice qui se nie elle-même.

Mana Neyestani est un important dessinateur de presse iranien, mais pas un grand dessinateur de bande dessinée, car son trait a des failles perceptibles. Pourtant, on ne peut décrocher le regard à la lecture de ce témoignage édifiant. Nous suivons un prisonnier du régime dans les salles de tortures jusqu’à son évasion. Si tout ce qui lui arrive à Neyestani est sidérant, il ne cherche pas à se plaindre ni à attirer la compassion, mais à montrer l’impunité incroyable de ce pays où faire un dessin humoristique sans aucune visée politique peut vous mener en prison.

À la suite d’un périple rocambolesque, Mana Neyestani a réussi à fuir l’Iran et s’est installé à Paris grâce à un programme de soutien à la liberté d’expression. Il y a onze ans, Marjane Satrapi nous racontait l’Iran de sa jeunesse et son glissement progressif vers le totalitarisme. Dans Une métamorphose iranienne, l’auteur transcrit l’Iran d’aujourd’hui et sa tragique évolution, avec l’énergie folle de sa liberté retrouvée. Une prise de parole rare et nécessaire qui se doit d’être saisie par tous.

 

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Ovni à Lahti, de Marko Turunen, FRMK, 26 €.

Recueillant les 4 magazines publiées par Turunen en Finlande (dont j’ai eu l’honneur de publier une partie dans Gorgonzola), Ovni à Lahti est aussi physiquement beau – avec son audacieuse couverture miroir – que profondément grinçant et perturbant.

À l’intérieur, de nombreux récits d’Intrus, espèce de petit alien servant d’alter ego à l’auteur lors d’épisodes autobiographiques, mais permettant aussi de prendre une salutaire distance au besoin. Salutaire car Intrus ne va pas toujours bien, son monde est empli de chaos et de mort, en même temps qu’il y mène une petite vie d’amateur de lecture et de soirées tranquille. Signant la plupart des scénarios (quelques épisodes sont écrit par Annemari Hietanen ou Hans Nissen), laissant parfois la parole aux personnages secondaires (R-Raparegar, le docteur Malétrange...), Turunen crée une étrange bande dessinée de sentiment et d’ambiance. Il y a une tension, il y a un humour froid, des histoires restent en suspens, la description peut être pesante... Et la virtuosité du dessinateur rehausse le tout avec ses noirs profonds et ses phylactères ciselés, placés avec une volonté toute particulière.

Comme si la réunion de ces brillants épisodes ne suffisait pas, chacun des numéros se termine par un appel à participation : tout lecteur est invité à envoyer son témoignage sur les OVNIS, s’il dessine il peut envoyer une version dessinée. Ainsi une gazette dans le magazine, Ovnis-club, prend de plus en plus de place et rajoute à l’ambiance marginale de l’ensemble. Si certaines personnalités connues viennent écrire leur histoire (on croise Matti Hagelberg, grand dessinateur finlandais) la majorité sont des anonymes. Plaisantins ou sincères illuminés ? Tous croient avoir eu une aventure avec les extraterrestres, allant même jusqu’à permettre une correspondance entre un homme persuadé de s’être fait enlever les amygdales par des êtres venus d’ailleurs et un autre lecteur y voyant la résolution d’un mystère le taraudant depuis des années. Il s'était fait enlever les amygdales, elles étaient revenues : les extraterrestre lui ont donc fixé ceux de cette personne ! On regrette rapidement qu’il n’y ait eu que quatre numéros.

 

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Pepito – Anthologie #1, de Luciano Bottaro et Carlo Chendi, Cornélius, 22,50 €.

Longtemps annoncée, longtemps repoussée, la réédition de Pepito ressemblait un peu à l’un de ces serpents de mer dont le monde du livre a le secret. Une telle attente est facteur de risque : la déception face à un livre ne méritant pas tout ce suspense est si vite arrivée. Ce suspense, je ne le ferai pas durer plus longtemps : le livre est magnifique.

Bel ouvrage relié, à la maquette élégante, il réunit dix histoires impeccablement reproduites, en noir et blanc, trichromie ou couleur. Le soin apporté aux planches est un vrai bonheur pour les yeux et le talent de Bottaro, au trait plein de clarté et de rondeur, s’étale sans retenue. Les nostalgiques ayant lu Pepito dans leur enfance le redécouvriront donc dans les meilleures conditions. Ceux qui ne le connaissaient que vaguement n’ont plus d’excuse et se doivent de plonger dans les aventures drolatiques de ce petit corsaire malicieux affrontant sans cesse le grotesque gouverneur de Las Bananas.

Si les récits, parfois écrits avec la collaboration de Carlo Chendi, sont assez classiques dans l’ensemble, on est très vite séduit par leur rythme impeccable et la force des rebondissements. Bottaro use parfois d’une belle liberté de ton, n’hésitant pas plonger dans un humour absurde, ou à remettre en question de manière frontale l’autorité. Des qualités assez rares dans des publications jeunesse ouvertement destinées à la grande consommation.

L’ouvrage comporte également une longue préface de David Amram, qui tient d’ailleurs plus de la postface critique que de l’introduction. Elle apporte une lecture théorique riche, parfois un peu aride, mais plusieurs idées intéressantes sont lancées. On s’y interroge notamment sur l’usage abondant du déguisement et de la cacherie (dissimulation?) dans Pepito, et l’on apprendra beaucoup sur le questionnement de Bottaro quand au statut d’auteur.

 

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Plastic Dog, d'Henning Wagenbreth, L'Association, 18 €.

Graphiste féru de pixel art, Wagenbreth a lancé dès le début des années 2000 une série spécialement conçue pour les ordinateurs miniatures et destinée à être téléchargée, lue et – quelle avance sur son temps – partagée ! L’Association compile l’intégralité de ces histoires délirantes, où le chien anthropomorphe Plastic Dog et son fils (humain, lui) tentent tant bien que mal de survivre dans un monde hostile où les dérives de nos sociétés sont poussées à l’extrême. Ici, les arbres viennent récupérer leurs morts dans nos salons, une guerre de jeu vidéo prend pied dans la réalité, Pôle emploi peut vous proposer un poste de dictateur sud-américain et les machines à remonter le temps sont si courantes qu’il faut lutter contre des dangereuses contrefaçons. Bien que nées de l’écran, ces bandes numériques ne sont pas présentées n’importe comment. En imprimant le livre sur un carton fort, dans un format de lecture rappelant les ordinateurs de poche, l’éditeur prouve encore qu’il réfléchit toujours au mieux à l’adéquation entre fond et forme. Et si 18 euros, cela peut faire un peu cher pour 24 pages, ce sont des pages que l’on peut relire sans cesse, tant l’ensemble fourmille de détails et frappe l’imaginaire. Une qualité que bien des ouvrages plus conséquents ne partagent pas.

 

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Un portrait de moitié Claire, de Pierre Duba, 6 pieds sous terre, 30 €.

Brossant le portait d'une femme divisée entre souvenirs d'enfance et fantasmes Un portrait de moitié Claire emporte le lecteur dans une narration déstructurée ou s'embrassent pêle-mêle désirs interdits et volupté. Ce voyage à travers le corps d'une femme et la sexualité frappe de plein fouet : par les dessins d'abord – illuminés comme jamais par des couleurs lumineuses – mais surtout par la sensation qu'il distille. On fait en effet bien trop souvent de Pierre Duba un auteur réflexif, intellectualisant, alors que sa quête est clairement sensorielle.

Si cela a toujours été le cas, c'est plus flagrant que jamais dans ce nouveau livre où il ne faut pas rechercher en vain, mais simplement se laisser porter par le mouvement et les images, accepter d'accompagner Claire en se laissant aller. L'intelligence est là, mais sans dogmatisme ou précepte, juste l'expression et la sensualité, exacerbée, bien loin des froides poupées de chair qui dominent encore le monde de la bande dessinée...

 

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Les Praticiens de l'infernal #1, de Pierre la Police, Cornélius, 20,50 €.

Une grande case par page, une aventure rocambolesque, un dessin grotesque et l’on rit. Pierre la Police use toujours de la même recette et je m’étonne de me laisser encore prendre au jeu. C’est qu’il y a un quelque chose de plus dans son travail, quoi je ne saurais le dire, que dans les nombreuses planches absurdes que l’on peut lire ici et là. Il est facile de faire du n’importe quoi, dans un monde sans règle, on aligne des choses idiotes et voilà un album plein de second degré et d’absurde. Généralement c’est très lassant et n’a aucun intérêt, il n’y a pas de talent mais seulement de la facilité. La force des Praticiens de l’infernal est que si c’est bien n’importe quoi, ce n’importe quoi affirmé se structure de manière logique. Encore une fois j’ignore comment La Police s’y prend mais c’est profondément drôle, les successions d’actions toutes plus folles les unes que les autres créent bien un récit cohérent, et pas un simple enfilage d’anecdotes éparses. On se laisse totalement embarquer dans la lutte de Fongor et cie contre les mutants, dans leur découverte de passages secrets menant en Ouganda ou dans des cauchemars plein de tortues.

 

PROJECTILE

Projectile, de J&E LeGlatin, The Hoochie Coochie, 20 €.

En 2007, avec Faut qu’on rie, les frères LeGlatin signait une autoproduction magnifique. Violente et rageuse, elle révélait Caporal & Commandant, des duettistes militaires recommençant sans cesse d’étranges ballets, explorant les codes du langage dans des polyphonies discordantes. En 2009, tandis que les frères Bicéphales continuaient d’auto-éditer des opuscules de leurs personnages, Caporal & Commandant est arrivé en recueil dans les librairies. Assemblage des récits épars, puzzle bien avancé quoique toujours inachevé, il en est ressorti bien vite sans obtenir l’attention qu’il aurait mérité. Problèmes de diffusion, explosion du Comptoir des indépendants, le titre était presque mort né (presque, car bien existant et toujours disponible ici http://legouttoir.free.fr).

Qu’importe, sabre au clair, les deux soldats sont repartis au front, continuant de tisser leur toile en perpétuelle (re)construction. Ils poursuivent leurs enchevêtrements ne craignant pas la contradiction : chaque court épisode semble revenir à zéro, les marionnettes sont les mêmes, les questionnements semblent proches et les réponses toujours différentes.

N’affichant ni le nom ni l’image des protagonistes en couverture, Projectile impressionne par sa noirceur et semble vouloir conjurer le mauvais sort. Ce grand volume, étonnant tant on est habitué à les lire dans un format plus intime, surprend, et joue de la même manière. Le dessin, qui apparaissait parfois un peu plus faible, dans sa rigidité assumée, prend soudain une autre dimension, et s’ouvre comme jamais.

Livre d’une admirable cohérence malgré la diversité des récits – tous sont sous-tendus par l’éternel rapport d’autorité des deux hommes, mais aussi à celle d’un enfoui «Pôpamôman» souvent invoqué –, Projectile porte donc bien son nom, frappe le lecteur et laisse de nombreux points d’impacts. Puissant et radical, Projectile est une bande dessinée de guerre. Pas tant par ses héros gradés, finalement assez secondaires même si l’on ne voit qu’eux, que par le combat qu’elle mène à chaque trait.

 

motelgala
Motel galactic #2 : Le Folklore contre-attaque, de Pierre Bouchard et Francis Desharnais, Pow Pow, 22,95 $ CAD.

Malheureusement indisponible en France (si ce n'est sur quelques festivals) le space-opera comique et rural de Bouchard et Deshernais continue sur son improbable lancée. Dans ce futur bien ennuyeux, Pierre Bouchard 2.1.1 continue d'être embarqué malgré lui (ou en tous cas pas par le lui .actuel) dans des déambulations aux quatre coins de la Galaxie – ce qui ne pose pas de problèmes avec un bon vaisseau mais bon, est tout de même fatigant.

Cet apparente parodie de SF, avec son antihéros, son dessin volontiers foutraque, son texte imbibé de patois et sa bichromie rouge n'est pourtant pas une blague. Il y a là de la vraie SF, avec les points nécessaires, et un univers cohérent quoique très décevant (le futur est plutôt chiant). Non seulement Le Folklore contre-attaque rempli son contrat implicite mais en plus c'est hilarant. Vivement une distribution française que tout le monde puisse en profiter.

 

A SUIVRE...