Suite et fin de ce top de l'année 2012 ! Rappellons que le début et les explications sont ici et le milieu là.

 

renegat

Renégat, d'Alex Baladi, The Hoochie Coochie, 25 €.

Baladi est un des auteurs les plus productifs de ces dernières années, avec son camarade Ibn al Rabin il a largement contribué à remettre la scène suisse sur le devant de la scène (même si Zep est légèrement plus célèbre). Malgré cela, Renégat apparaît légèrement à part dans sa bibliographie : épais album d’aspect luxueux, thématique de genre et apparaissant comme le fruit d’une longue maturation. Non que Baladi bâcle d’ordinaire, mais c’est un auteur vif, extrêmement prolifique, qui semble tout faire avec facilité, or Rénégat semble le fruit d’un long travail.

Pourtant, le livre n’est pas laborieux pour un sou. On y voit un pirate emprisonné raconter ses aventures à un nobliau aux prétentions d’écrivains afin d’améliorer ses conditions de vies. Voyant ce que l’écrivaillon veut entendre, il lui conte les monstres marins, les féroces pirates, l’Islam sauvage. Mais en parallèle ses souvenirs et fantômes l’appellent et le corrigent, on y voit alors sa conversion mue par un réel amour de la beauté des choses, on y voit une certaine amitié, on y voit le meurtre, car il reste un pirate.

Comme toujours Baladi se laisse aller des compositions très libres, les cases se baladant sur la page, le lien entre elles prenant un véritable sens. Avec ce sens graphique si personnel, Baladi réussit à saisir aussi bien l’enfermement que le désir de liberté , la soif d’extérieur et les rêveries. Sorte de condensé sans effets de manches du talent et des procédés de son auteur, Rénégat est un livre majeur de Baladi, à traiter comme tel.

 

reveurcaptif

Le Rêveur captif, de Barthélémy Schwartz, L'Apocalypse, 29 €.

La préface de Menu, qui tente de raccrocher Schwartz a tout un pan de littérature (les surréalistes, les situationnistes...) dans un texte qui tient plus de la quête de légitimation qu'autre chose inquiète et le débuté de lecture peut conforter dans cet esprit. En effet, l’accumulation de citations d'auteurs donne l’impression d'une bande dessinée complexée bien plus que libérée et pourtant, au fil des pages la mécanique prend. Les citations abondantes s'imposent logiquement, comme les citations graphiques (collages, répétitions d'images, etc.) quasi systématiques. La parenté avec les artistes

cités en préface prend alors sens. Malgré une approche difficile, Le Rêveur captif embarque finalement dans une réflexion globale mêlant vision de la bande dessinée, rapport au rêve et relations familiales dans une envoûtante valse graphique. Sans concession, Le Rêveur captif propose à la fois la théorie et son illustration. Très dense, il faut se battre avec ce livre, mais le ton empreint d'une grande sincérité et éloigné de toute pose révèle une réelle profondeur.

 

laruche

La Ruche, de Charles Burns, Cornélius, 21,50 €.

La suite de Toxic, titre événement de 2010, fait partie des incontournables cités dans toute la presse. Un traitement mérité, et même amplement, puisque ce tome 2 va encore plus loin et développe l'intrigue avec une précision époustouflante. Alternant avec une fluidité parfaite entre les différents « mondes du héros », La Ruche ne donne pas forcément plus de précision mais fait monter en dimension tous les personnages. Il est encore très difficile de voir où Burns veut en venir, mais la dessin – qui varie entre la précision chirurgicale et le retour à l'underground américain – est de plus en plus virtuose. C'est un dessin qui construit, qui dit et qui entraîne, bien au delà de l'illustration descriptive. On retrouve dans La Ruche le meilleur Black Hole, puissance de la narration et suspens permanent sans effet de manche compris.

 

unesijolie

Une si jolie petite guerre, de Marcelino Truong, Denoël, 24,90 €.

Grand illustrateur (et coloriste) s'adonnant parfois à la bande dessinée, Truong n'a aucun des défauts de ces bons dessinateurs qui se confrontent à la bande dessinée en en ignorant visiblement le langage propre. Une si jolie petite guerre est une autobio intelligente, le traitement n'est pas particulièrement original, mais il y a de belles choses dans le mélange d'une vision d'enfant et d'un regard adulte ainsi que dans l'utilisation des lettres de sa mère, une française ne supportant plus le pays. Le sujet est lui plus original, la guerre du Vietnam sous un angle de vue rare : celui du très jeune fils métis d'un haut dignitaire du régime du Sud. Le récit, très bien construit, décrypte les événements de l'intérieur, alors que le régime « démocratique » soutenu par les USA semble nier la guerre et que chaque jour doit être joyeux tandis que des grenades explosent eu loin. Petit à petit la guerre s'immisce malgré tout, avec ses horreurs, ses contradiction, ses choix insensés.

Le tout porté par le dessin de Truong, tout simplement magnifique. Beaucoup l'ont comparé à Loustal, c'est certain que les influences (l'art asiatique, les couleurs chaudes) sont similaires mais le trait est quand même bien différent. Mon seul regret est que seules quelques grandes cases (pages titre de chapitres et quelques doubles-pages) aient le droit à la couleur. D'ordinaire je suis plutôt amateur de noir et blanc mais la couleur est vraiment une constituante du style de Truong, il y aurait eu du sens à l'utiliser pleinement vu le contexte du livre. Dommage mais pas dommageable pour une très belle lecture.

 

piecesdet
Les Pièces détachées #3, de Vincent Giard et David Turgeon, Colosse, 6 $ CAD.

Voici un petit tirage uniquement disponible au Canada, ce qui ne facilitera pas la tâche des lecteurs de ce top. Et pourtant, Les Pièces détachées c'est tout simplement l'alliance des deux auteurs québécois actuels les plus intéressants. Deux explorateurs graphiques et narratifs, deux personnes qui réfléchissent sans faire de leurs œuvres des plaidoyers : David Turgeon (auteur de Minerve, qui aurait dû faire date) et Vincent Giard (dont le site regorge de recherches et de trouvailles). Les Pièces détachées, paru en trois petits opuscules, est un feuilleton à quatre mains qui parle d'amour, de relations familiales et de musique, sur fond de Montréal enneigé. La narration est brillante, délicate et mélancolique, on sent un amour pour le personnage, et un trait d'une liberté enthousiasmante. Cette série fait respirer. La Mauvaise tête, superbe jeune éditeur québécois, va bientôt en publier la version intégrale, lui promettant ainsi une plus large diffusion. Malheureusement, comme pour Motel Galactic, ce sera pour le moment toujours hors de nos frontières. Mais on peut espérer les y voir un jour...

 

accordeons

7 Accordéons de Kündig, de J&E LeGlatin, Docteur C. et L.L. de Mars, Bicéphale, 35 € (les 7).

Ces accordéons sont sept beaux petits livres publiés par la cabane d'autoédition Bicéphale. S'amusant d'une contrainte inventée par Andras Künding (en gros, une personne dessine une case, un autre deux cases autour , puis renvoie au premier qui doit insérer de nouveau des cases entre chaque case et ainsi de suite jusqu'à un moment ou il faut redéplier le tout dans l'autre sens), les frères LeGlatin et deux compères se sont lancés dans une création épistolaire, chacun répondant à l'autre. Les résultats se mêlaient, étaient mis en ligne, et dépassaient largement le simple jeu.

Il y avait là une matière, restait donc à l’ imprimer, ce qui fut fait avec un soin très appréciable (les maquettes de couverture sont particulièrement belles), et sept livres sont arrivés. Tous ne sont pas aussi bons l'un que l'autre, ils peuvent d'ailleurs s'acheter indépendamment mais c'est alors tout l'ensemble qui perd en force. Les accordéons perdront parfois le lecteur, la facilité n'est pas recherchée, la complexité non plus, il y a là un échange avec ses codes et ses références, tout simplement. Avec ses règles, ses défauts et ses traits de génie, l’œuvre est intègre et radicale, donc profondément nécessaire.

 

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Splendeurs et misères du verbe, d'Ibn Al Rabin, L'Association, 3 €.

Le petit (format A6, même pas 20 pages) livre d'Ibn Al Rabin est plus riche de nombreux pavés. Là où La Casa jouait sur le principe de la case, Ibn Al Rabin explore la richesse des phylactères. Dans quatre petites histoires muettes mais emplies de paroles, les bulles deviennent non plus de simples supports mais des véritables porteurs de sens. Chaque séquence présente un échange entre deux personnes, entre tentative de discussion, drague et incompréhension. En quelques planches Ibn Al Rabin parvient à tout saisir de la complexité de la communication entre les êtres, avec un humour graphique très fin et beaucoup de pertinence.

 

TOTALSWa 

Total Swarte, de Joost Swarte, Denoël, 25 €.

Que dire de Joost Swarte ? Que c'est un des meilleurs dessinateurs urbains de la bande dessinée ? Que des architectures suffisent à nous embarquer dans un univers reconnaissable entre tous ? Que sa réinterprétation de la ligne claire en fait l'un des plus fins et complets exégètes d'Hergé? On peut aussi expliquer que c'est, malgré cet attractivité du dessin, un auteur profondément underground, dans l'humour et la satire sociale. On peut dire qu'il était inadmissible que rien ne soit disponible en français depuis les éditions de Futuropolis dans les 80'. Souvent loué, Swarte trouve très logiquement sa place chez Denoël Graphic même si, bizarrement, l’éditeur en a fait un petit format certes lisible (le trait de Swarte peut-être rétréci ou grossi à l'envie) mais ne rendant pas franchement justice à son talent. Qu'il ait été vraisemblablement associé à ce choix n'y change rien. Pour le reste, les récits sont tous différents, tous drôle, parfois impolitiquement corrects, on y croise d'ailleurs avec plaisir un scénario de Willem, entre autres joyaux.

 

tremblez

Tremblez enfance Z46, d'EMG, Tanibis, 17 €.

Format à l'italienne, dessin géométrique – la beauté plastique saisit – et récit extrêmement simple : deux amants sont séparés par un mur, ils tentent de se rejoindre, mais vont à l'avant d'un dramatique destin. On suit d'abord l'un, avant une brève rencontre au milieu de l'album, puis on remonte le temps (les folios repartent d'ailleurs en sens inverse). Il est très étonnant de voir comment ce schéma simpliste réussit à faire une œuvre ambitieuse grâce à son exploration formelle. Sorti de nulle part, attendu par personne, le premier livre d'EMG offre un rare plaisir, celui de se dire « Tiens, je n'avais jamais entendu parler de ce type : il est à suivre de près ».

 

montaigne

Tu mourras moins bête #2 : Quoi de neuf Docteur Moustache ?, de Marion Montaigne, Ankama, 15,90 €.

Le deuxième tome des recueils thématiques du blog de vulgarisation scientifique de Marion Montaigne s'intéresse à la médecine, avec de petits tours du côté du paramédical voire du franchement occulte. Difficile de ne pas être redondant en parlant de Tu mourras moins bête, il suffit de regarder les planches : c'est simple, drôle et intelligent. C'est de la vulgarisation dans ce qu'elle a de plus beau, sans doute simplificatrice mais pleine d'infos, nourrie parfois d'enquêtes de terrain (on y croise l'ami Paka, qui ne s'en est toujours pas remis) et un humour qui fait un bien fou. Avec la pilule de l'humour, le plus complexe exposé scientifique passe, sans pour autant qu'on y comprenne rien, et pour cela Marion Montaigne est très forte. Forte pour simplifier, rien n'est aussi compliqué, et forte par son dessin : le comique du texte est sans cesse complété (mais certainement pas répété) par le comique de geste, de situation, le dessin en lui-même est comique. Drôle et intelligent donc, c'est beau et ça fait du bien.

 

viemizuki

Vie de Mizuki #1 : L'Enfant, de Shigeru Mizuki, Cornélius, 33,50 €.

Il y avait Une vie dans les marges de Tatsumi, voici Vie de Mizuki. C'est le parallèle un peu facile qu'ont fait beaucoup de journalistes et pour cause : deux dieux vivants du manga publient une autobiographie, chez le même éditeur français. Pourtant les deux projets sont fondamentalement différents : contrairement à son cadet, Mizuki souhaite réellement raconter sa vie et non parler de bande dessinée, ce que Tatsumi fait avec brio en racontant la naissance du gekiga. Mizuki va raconter de manière beaucoup plus classique une vie dans un autre Japon, celui d'après la grande ouverture, mais encore avant la seconde guerre.

Ce premier volume couvre uniquement la période de l'enfance, et tourne beaucoup autour des relations du petit Mizuki avec sa bonne, la fameuse NonNonBâ (on rappellera que l'ouvrage du même nom a reçu le fauve du meilleur album) qui lui raconte les histoires de yokaï qui le marqueront à vie. On y parle aussi des bagarres et de l'insatiable cruauté des enfants. Le livre fait près de 300 pages et se lit pourtant extrêmement bien. Le style si particulier de Mizuki, mêlant personnages grotesques et décors hyper-réalistes, l'aspect historique du Japon de cette époque et un ton s'interdisant tout badinage font de cette autobiographie tout autre chose qu'Une vie dans les marges mais pas un livre moins passionnant.

 

will

Will dans Spirou, de Will & cie, Dupuis, 24 €.

Will est un des meilleurs dessinateurs de Spirou, à classer aux côté de Franquin, Morris et Peyo. Ou plutôt de Macherot et Tillieux qui, comme lui, sont restés un peu dans l'ombre de leurs pairs. Continuant dans la volonté, développée depuis quelques années, de revaloriser son patrimoine (et quel patrimoine!), les éditions Dupuis ont sorti cette intégrale des récits courts de Will publiés durant près de quarante ans dans la revue. Il y a donc de tout : du conte de Noël empreint de morale chrétienne des débuts aux histoires gentiment mutines des années 90 (on est toujours gentil chez Will, et surtout dans Spirou !). Bien sûr c'est inégal et parfois désuet mais il y a un double intérêt à ce recueil : la multiplicité des scénaristes, permettant de voir en une lecture les diversités et évolutions de Spirou (On trouve entre autre Rosy, Yann, Makyo Desberg, Zidrou...), et surtout le dessin de Will. Qui n'est pas tombé amoureux, enfant, d'Isabelle et, une fois adulte, des autres ensorcelantes femmes de Will ? Au delà de la féminité c'est dans les décors que Will excelle. À plusieurs reprises il aida d'ailleurs ses camarades : Franquin pour des architectures futuristes ou une jungle luxuriante, Walthéry pour une île tropicale... Will est un grand artisan de la bande dessinée, discret, modeste et très prolifique. Il a marqué Spirou durant des années par sa patte si reconnaissable, il était temps qu'il soit remis en avant.

 

À L'ANNÉE PROCHAINE !