21 juillet 2009
Lectures irlandaises...
Me voici revenu de deux semaines d'Irlande. Voyage amusant et sans le sou à faire du stop et à camper avec un camarade parlant mieux anglais que moi (c'est facile) mais ne parlant presque pas, ce qui est d'une utilité relative. Un fort agréable séjour, quoiqu'humide, pour lequel j'avais emmené un certain nombre de livres, à lire autour du poêle, à la tourbe comme il se doit...

Certains détestent, personnellement
j'ai totalement adhéré à l'écriture folle de Chevillard. La Nébuleuse du crabe a un très beau titre, trompeur par ailleurs, et ne raconte pas une histoire : elle construit un personnage, tourne autour, le détricote et recommence. Chaque paragraphe met le précédent, et le suivant, et ceux qui ne sont pas écrit, en balance dans l'univers des possibles. Durant ce temps, Crab le magnifique continue l'exploration des non-sens, de nos troubles, et de sa vie qu'il ne possède qu'à moitié. Un livre assez jubilatoire d'un auteur très prolixe, que je découvre ici. Il possède un blog assez fantastique, fait assez rare dans le monde des écrivains pour être signalé, et un autre de ses livres me fait méchamment de l'oeil : Démolir Nisard... un auteur à se procurer et à découvrir rapidement.
Le Nébuleuse du Crabe, d'Eric Chevillard, édition de Minuit, collection double, 5,5€.

Ce livre est le plus connu
des ouvrages de la littérature québécoise, c'est
un peu leur Princesse de Clèves, avec ce que ça
comporte de majesté et d'ennui. Le début est poussif et
la fin expédie le dilemme de tout le roman en deux vilaines
pages, ode au conservatisme rural et aux bonheurs de la terre. Il
n'empêche qu'entre ces deux moments coulent une centaine de
pages à la qualité réelle. Ce n'est pas un
simple roman du terroir, même s'il est clairement de ce type.
Le style de Hémon devient rapidement limpide, malgré
quelques maladresses par moment, et le choix d'un parler oral dans
l'écriture est tout sauf artificiel ou pittoresque. Il parait
simplement naturel. Maria, belle jeune fille dans une maison isolée
de tout, au fond de la forêt québécoise, se voit
présenter deux amants : le voisin, aimant et aimable mais qui
la condamnera a toujours rester dans la même condition, tandis
qu'il s'échinera à tenter de faire sortir quelque chose
de la terre ingrate. Et celui qui a vendu les propriétés,
qui vit en ville et porte le progrès, et avec lui une certaine
émancipation. Vous aurez compris quel sera le choix final de
Maria dans cette alternative peu subtile. Il n'empêche que le
roman vaut le coup d'œil, par son aspect de témoignage et son
importance historique d'une part, mais aussi parce qu'il est tout
simplement bien écrit. Après, c'est sur, on est loin
des écriture révolutionnaires de Louis Gauthier ou
Denis Vannier, qui feront avancer bien différemment la
littérature de la Belle Province.
Maria Chapdelaine,
de Louis Hémon, Le livre de poche, 3,50€ (j'essaye toujours
de présenter les éditions les moins chères).

Je ne suis pas franchement
un patriote, me sentant plus européen (ou breton !) que
français j'ai toujours un peu de mal avec les exaltation de la
France. Il n'empêche que face à cette France que Jean
Moulin invoque dans son livre, j'ai du mal à rester
insensible. Premier combats est un ouvrage fait pour témoigner,
Moulin l'écrit chez sa sœur, fraichement débarqué
de sa préfecture du Havre, avant de rejoindre les rang de la
Résistance sous le nom de Max, puis d'y mourir après
torture. Jeune, courageux, Moulin a tout du héros. J'ai
regardé ce livre avec curiosité, mais n'ai pu en
conclure que du très banal : Jean Moulin était un
héros. Le récit est extrêmement détaillé,
fustigeant les autorités complices, les états majors
qui s'enfuient, refusant la résignation. Si il s'agit d'un
carnet de bord l'écriture est cependant assez belle, on
ressent la colère, la rage et le dépit de son auteur.
On sent alors ce qu'il appelle France, qui n'est pas une valeur
ultra-jacobine, ou sa dérive vichyssoise. La France dont
Moulin est solidaire, et à laquelle il est dévoué,
n'est pas une idée abstraite : c'est le peuple qu'il doit
protéger, les hommes qui la compose, la solidarité
qu'il doit créer, les bouches à nourrir. En ça,
je n'ai rien contre exalter la France, à la manière de
Ferrat dans sa sublime chanson, où de Jaurès quand il
explique avec brio que « le patriotisme est l'amour de
soi, le nationalisme la haine des autres »... Moulin était
un héros donc, et ce livre retrace ce qui le poussera à
le devenir. Un ouvrage fascinant, et salutaire, témoignage
singulier et particulièrement brillant d'une période
sombre de notre France...
À
noter : un cahier de documents assez complet et intelligemment fait.
Préface de De Gaulle, introduction de la sœur de Moulin,
extraits de discours posthumes, etc...
Premiers combats, de
Jean Moulin, édition de Minuit, collection Documents, 10€.

Cela paraît peut-être moins
sérieux ou essentiel... Il n'empêche que cela faisait bien
longtemps que je lorgnais cette biographie de Peyo, le célèbre
auteur des non moins célèbresSchtroumpfs. Après la très belle couverture de Dupuy&Berbérian j'ai été un peu déçu. Le début ne m'emballait guère, mais dès que les déboires
familiaux et scolaires furent expédiés on entre alors
dans la fascinante description de la méthode de travail de
Peyo : son approche du dessin et da sa narration, son rapport aux élèves... et sa réaction face au succès
soudain, et démesuré, de ses lutins bleus. Au fur et à
mesure c'est le portrait déchirant d'un artiste transformé
malgré lui en homme d'affaire qui est dépeint.
Perfectionniste, Peyo souffrait de déléguer et se
retrouve avec un studio de Bande Dessinée qu'il essaye tant
bien que mal de faire fonctionner, mais qui devient très vite un simple auxiliaire de publicité d'un autre studio, américain celui là : les dessin animés Hanna-Barbera. Farouche au début, Peyo voulait conserver un total regard sur l'exploitation de ses créations, face à l'exponentielle et dévorant succès il ne peu plus - physiquement - suivre. Perdant de plus en plus son emprise,
usés par les voyages, la gestions des droits et des produits dérivés, terrassé par le fait de perdre sa vie de famille, ...on
comprend mieux l'homme et – c'est une justice – l'artiste Peyo.
Un artiste qui a malheureusement été écrasé
au fur et à mesure par le succès, qui ne pouvait paradoxalement que le réjouir.
L'ouvrage est riche et emplit de témoignages divers et
précieux : sa femme et coloriste Nine, ses assistants
Walthéry, De Gieter, Gos, Derib, Benn..., Delporte le rédac
chef et co-scénariste, Thierry Culliford, le fils qui
reprendra la série (avec moins de bonheur il faut l'avouer).
Une grande partie de l'iconographie est inédite et recèle
elle aussi de nombreux trésors et témoignage, notamment
celle – indéfectible – du grand Franquin. La collection « Profession »
confirme son intérêt et son statut de vraie manne pour le
passionné. Je dois dire que tout ça m'a rendu impatient
de voir l'éditeur se réveiller de sa mise en sommeil volontaire....
Peyo l'enchanteur, de Hugues
Dayez, édition Niffle, 23€.

Je vais finir par passer
pour un VRP des éditions de Minuit... En même temps
c'est vrai que je trouve qu'il y a là le meilleur de la
littérature contemporaine. Le seul reproche que je pouvais
leur faire était le prix de leurs ouvrage, avec le
développement de leur collection de poche je ne peux
qu'abdiquer (même si on peut regretter n'y trouver qu'un
ouvrage des excellents Tony Duvert et Pierre Bayard). La Salle de
Bain, premier livre de Toussaint, m'avait enthousiasmé
tant pour son humour caustique que ses recherches formelles.
L'Appareil photo poursuit dans la même veine. Cependant,
si le talent est le même et l'écriture impeccable, il y
a moins de surprise. C'est un peu plus maitrisé, peut-être
même plus drôle, mais moins ébouriffant. On sent
que Toussaint perpétue sa recherche en même temps que le
style s'affirme. Un étrange entre deux très séduisant,
mais qui m'a empêche une totale satisfaction, même si le
plaisir étant clairement là. Il est à noter que
l'ouvrage se clôt par un entretien avec l'auteur, dans lequel
ce dernier évoque le concept de « Roman
infinitésimal » qu'il creuse de manière
assez pertinente. Exploration à continuer donc...
L'Appareil
photo, de Jean-Philippe Toussaint, édition de Minuit,
collection Double, 5,50€.
PS : J'admet que pour une note intitulée "Lectures Irlandaises" c'est salement francophono-centré mais bon... J'aurai du prendre un Beckett, ça serait rentré dans la ligne minuitienne tout en collant au pays...
21 mai 2009
Nickel Stuff, de Bernard-Marie Koltès.

Bernard-Marie Koltès étant décédé en avril 1989, ce n'est pas tous les jours que nous avons l'occasion d'en lire un nouveau livre. Et pourtant, les éditions de Minuit viennent de publier* un inédit du célèbre dramaturge. Nickel Stuff n'est certes pas une pièce, le sous-titre : "Scénario pour le cinéma", annonce la couleur. Et c'est justement là ce qui m'a attiré, voir ce que donner l'habile écrivain de théâtre sur un genre tout différent.
On apprend en postface que Koltès adorait le cinéma et a écrit plusieurs scénarii, dont seul celui ci était publiable, mais qu'une fois qu'il avait découvert la réalité d'un tournage, il n'a plus jamais voulu se lancer dans une chose "si compliquée". La lecture de Nickel Stuff fait regretter amèrement ce choix. On y retrouve bien sur quelques lourdeurs, qui seraient peut-être mal passées à l'écran, mais c'est plutôt habituel chez Koltès dont le Roberto Zucco, pourtant remarquable, ne respire la légèreté.
Le scénario est fait dans les règles de l'art, avec plans au sol, descriptifs des plans, abondance de précisions sur les personnages et les situations avant et après le récit proprement dit. Le récit est noir, et d'ailleurs Koltès avait une vision assez intéressante de l'image : il voulait un film en noir et blanc dans lequel la couleur pouvant apparaitre ponctuellement, mais pas sur un objet, il voulait alors que l'image soit d'une seule couleur. Un récit noir donc, évoluant entre un supermarché miteux, des zones délabrées et une boite de nuit vaguement branchée, le Nickel. C'est un récit de fierté, celle de Baba, que Tony a accusé de ne "pas avoir de jambes" alors que le petit noir venait de remporter la coupe de meilleur danseur du Nickel...
Tony est l'ex-double champion du Nickel, et sans doute encore son meilleur danseur, mais il ne combat plus. Tony se contente d'être un employé de Gourian, dans son supermarché minable, de draguer la caissière, et de se perdre dans la ville. Son désespoir ? Celui d'avoir gagné, et ne plus avoir grand chose à atteindre, d'être condamné à vivre sa petite vie, dans sa petite ville. On comprend donc assez bien que répondre au défi de Baba ne l'intéresse plus... Autours de ce personnages gravitent Gourian et sa fille simplette, Jackie et son fils détruit par l'alcool, sa mère solide mais désabusée, E.E. le videur du Nickel, qui n'aime rien tant que faire rouler sa voiture... Et puis Robert qui s'ennuie et monte un coup...
L'ambiance générale est à la crasse et à la paranoïa. C'est moite et peu porté à la joie, malgré l'humour, présent par à coup. Koltès voulait Londres, ville réputée sale, un film en anglais avec de l'argot et du créole, De Niro et Travolta. Il nous a laissé ce scénario, peut-être imparfait sur certains points mais dont la lecture est loin d'être laborieuse. Retrouver Koltès 20 ans après sa mort à quelque chose d'émouvant, et exhumer ce texte, révélant une facette méconnue de l'auteur, n'a rien d'un gadget. C'est une clef supplémentaire pour comprendre l'œuvre d'un des auteurs majeurs de la seconde moitié du XXème siècle, mort à 41 ans sans nous révéler la totalité de ses mystères.
Nickel Stuff, de Bernard-Marie Koltès, les éditions de Minuit, 11,5€.
* En mars pour être précis. Il est à noter que le même éditeur vient également de publier un ensemble de lettres de Koltès sous le titre, qui a le mérite d'être clair, de Lettres (512pages, 19€).