stuff

    Bernard-Marie Koltès étant décédé en avril 1989, ce n'est pas tous les jours que nous avons l'occasion d'en lire un nouveau livre. Et pourtant, les éditions de Minuit viennent de publier* un inédit du célèbre dramaturge. Nickel Stuff n'est certes pas une pièce, le sous-titre : "Scénario pour le cinéma", annonce la couleur. Et c'est justement là ce qui m'a attiré, voir ce que donner l'habile écrivain de théâtre sur un genre tout différent.
 On apprend en postface que Koltès adorait le cinéma et a écrit plusieurs scénarii, dont seul celui ci était publiable, mais qu'une fois qu'il avait découvert la réalité d'un tournage, il n'a plus jamais voulu se lancer dans une chose "si compliquée". La lecture de Nickel Stuff fait regretter amèrement ce choix. On y retrouve bien sur quelques lourdeurs, qui seraient peut-être mal passées à l'écran, mais c'est plutôt habituel chez Koltès dont le Roberto Zucco, pourtant remarquable, ne respire la légèreté.
  Le scénario est fait dans les règles de l'art, avec plans au sol, descriptifs des plans, abondance de précisions sur les personnages et les situations avant et après le récit proprement dit. Le récit est noir,  et d'ailleurs Koltès avait une vision assez intéressante de l'image : il voulait un film en noir et blanc dans lequel la couleur pouvant apparaitre ponctuellement, mais pas sur un objet, il voulait alors que l'image soit d'une seule couleur. Un récit noir donc, évoluant entre un supermarché miteux, des zones délabrées et une boite de nuit vaguement branchée, le Nickel. C'est un récit de fierté, celle de Baba, que Tony a accusé de  ne  "pas avoir de jambes" alors que le petit noir venait de remporter la coupe de meilleur danseur du Nickel...
  Tony est l'ex-double champion du Nickel, et sans doute encore son meilleur danseur, mais il ne combat plus. Tony se contente d'être un employé de Gourian, dans son supermarché minable, de draguer la caissière, et de se perdre dans la ville. Son désespoir ? Celui d'avoir gagné, et ne plus avoir grand chose à atteindre, d'être condamné à vivre sa petite vie, dans sa petite ville. On comprend donc assez bien que répondre au défi de Baba ne l'intéresse plus... Autours de ce personnages gravitent Gourian et sa fille simplette, Jackie et son fils détruit par l'alcool, sa mère solide mais désabusée, E.E. le videur du Nickel, qui n'aime rien tant que faire rouler sa voiture... Et puis Robert qui s'ennuie et monte un coup...
  L'ambiance générale est à la crasse et à la paranoïa. C'est moite et peu porté à la joie, malgré l'humour, présent par à coup. Koltès voulait Londres, ville réputée sale, un film en anglais avec de l'argot et du créole, De Niro et Travolta. Il nous a laissé ce scénario, peut-être imparfait sur certains points mais dont la lecture est loin d'être laborieuse. Retrouver Koltès 20 ans après sa mort à quelque chose d'émouvant, et exhumer ce texte, révélant une facette méconnue de l'auteur, n'a rien d'un gadget. C'est une clef supplémentaire pour comprendre l'œuvre d'un des auteurs majeurs de la seconde moitié du XXème siècle, mort à 41 ans sans nous révéler la totalité de ses mystères.

Nickel Stuff, de Bernard-Marie Koltès, les éditions de Minuit, 11,5€.

* En mars pour être précis. Il est à noter que le même éditeur vient également de publier un ensemble de lettres de Koltès sous le titre, qui a le mérite d'être clair, de Lettres (512pages, 19€).